Buren, champion du visibilisme procédurier

La chronique n° 30 de Nicole Esterolle

Buren , champion du   visibilisme procédurier

A l’origine de cette trentième chronique,  la coïncidence  de ces deux événements d’actualité :  1 – Le Monumenta de Buren au Grand Palais, 2- la publication du livre de la sociologue Nathalie Heinich De la visibilité : excellence et singularité en régime médiatique ( Gallimard – 2012)

Il convient en effet de considérer cette Monumenta comme produit de cette actuelle tendance qu’on pourrait appeler le  « visibilisme », comme célébration de cette idéologie de la communication en soi et pour soi,  comme manifestation culminante à haut  degré de visibilité, où se rendent tous les forcenés de la visibilitude – (communicants, publicitaires, sponsors, fonctionnaires de l’art, artistes et collectionneurs milliardaires et autres m’as-tu-vu, etc) – autour de  Buren et de son « outil visuel ».

Il existait déjà en France, il y a une trentaine d’années, un « homme du monde »  parisien très connu. Il était invité à tous les événements prestigieux, et sa présence renforçait le prestige de l’événement. Il se donnait à voir, pour que l’on voit mieux la manifestation et les gens autour de lui. Il était déjà un « événement » en soi, un champion de l’ « in –situ », un génie dans la compréhension de l’espace social et physique. Bref, il était une préfiguration de l’actuel  « outil visuel » de Buren… C’était un personnage « connu pour être très connu », « célèbre pour sa célébrité » et  « notoirement notoire ». Il importait peu  dès lors, qu’il fît ou créât quelque chose ou rien … Comme Buren, annoncé partout comme « artiste français universellement reconnu pour sa  notoriété internationale », à partir de ce pas grand chose que sont ses bandes verticales, à l’origine de sa renommée intergalactique. Des bandes verticales dont la vertu première est justement de n’avoir aucun contenu artistique, pour en porter au maximum le degré de visibilitude. Un outil de pure visibilité, de type « circulez, y a rien à voir ici, mais regardez plutôt ailleurs ou autour ! ». D’où le succès  de cet instrument polyvalent, sorte de clef multiprise démocratique,  qui peut être utilisée partout, par tous et pour tous, et fonctionner comme un sceau qui confère du prestige et de la notoriété à la chose culturelle  sur laquelle  il est apposé et aux critiques d’art et aux conseillers artistiques qui en disent du bien.

La différence toutefois entre notre « homme du monde »   et Buren, c’est que le premier, homme cultivé et homme d’esprit, était plutôt affable et conciliant avec son prochain, alors que le second est un redoutable procédurier qui dégaine plus vite que l’ombre de ses parasols quand il s’agit d’attaquer en justice. Parmi ses victimes, on peut citer  un critique d’art américain qui avait dit du mal de son expo , il y a une quinzaine d’années , dans le New York Herald Tribune, un éditeur de cartes postales qui en avait édité une représentant l’Hôtel de Ville de Lyon et où l’on apercevait ses rayures verticales dans un coin de l’image,  un journaliste qui avait employé le mot « installation » au sujet de ses parasols en plastoc du Grand Palais, alors qu’il les avait bien avertis qu’ils n’avaient pas le droit d’employer ce mot, les fabricants de toile rayée qui font des bandes de 8 ,7 cm alors que cette dimension est une marque déposée par « l’artiste », l’Etat qui tardait à réparer ses colonnes du Palais Royal, la Ville de Lyon qui tarde à réparer ses installations de la place de l’Hôtel de Ville (ça va lui coûter cher, paraît-il) , etc. La moindre « œuvre «  de Buren est protégée par un arsenal juridique impressionnant de « droits d’images », et gare à la contravention… Personne, en fait, est à l’abri de la menace  burenienne . Alors faites attention de ne pas regarder de travers telle ou telle burennerie, de ne pas en dire du mal,  ou de ne pas laisser votre chien uriner  ou aboyer dessus… ou à ne pas la mettre à la poubelle comme cela est arrivé plusieurs fois à des employés au nettoyage de quelques musées.

C’est pour cela qu’au sujet  de l’œuvre notoirement nulle en plastique coloré du Grand
Palais, au sujet de cette monumentale débilité, personne n’en a dit vraiment de mal, à part le philosophe Luc Ferry dans le Figaro… . Ainsi  Jean Luc Chalumeau reconnaît-il que l’œuvre est un peu ratée, mais bon, « même les génies peuvent se tromper » dit-il sans aucun humour… Olivier Céna de Télérama, quant à lui, pense que l’échec est de la faute du Grand Palais lui-même et pas de Buren, etc… La plupart des journalistes ont en fait une Sainte Frousse de sa furie procédurière pour la défense et la protection d’une image qui n’existe pas comme proposition picturale . Ces journalistes  ne comprennent  pas que cet emploi de la menace terrorisante, est inhérente à  l’œuvre, lui donne une sorte de contenu faute de mieux,  remplace l’image absente, et surtout, fait partie de la mise en visibilité médiatique à laquelle les journalistes  participent malgré eux quand ils sont trainés en justice.

Mais il existe chez Buren un autre aspect- encore plus terrifiant –  de sa stratégie de mise visibilité du rien in-situ : c’est son exceptionnelle capacité à se renier lui-même. Comme un type capable de renier père et mère pour faire du buzz, passer à la télé ou avoir son quart d’heure de visibilité comme l’avait préconisé Andy Warhol. Ce même Warhol que Rauschenberg et Jasper Jones avaient toujours refusé de recevoir, car ils le considéraient comme un publicitaire et non comme un artiste. Ainsi, l’idée initiale de Buren, d’utiliser des  bandes verticales noires, comme signalétique attirant l’attention sur ce qu’il y a autour, pouvait-elle être considérée à la rigueur comme une démarche  conceptuelle cohérente, ou comme une crétinerie intellectuellement amusante. Mais là où notre outilleur visuel national dépasse les bornes et manque singulièrement  de vergogne, c’est quand, aujourd’hui, oubliant qu’il s’était déclaré au départ « anartiste », et conchiant ses très conceptuelles  rayures en noir et blanc qui avaient  fait sa gloire, il déclame tout de go dans Paris-Match: « avoir pris  conscience que la couleur est un élément fondamental des arts visuels et qu’elle est une arme contre les puristes de l’art conceptuel… ». Non mais, pour qui nous prend-il, l’ex minimalo-conceptuel pur et dur , renégat de lui-même ? N’atteint-on pas ici un sommet dans l’art du non-respect de sa propre parole, du cynisme absolu  et du mépris d’autrui?

Et puis l’ex anartiste insiste en affirmant sans honte «  que la couleur, c’est de la pensée pure ; qu’il est impossible de la transcrire ni en musique, ni en parole, ni en philosophie, ni en rien ; que c’est  brut ; que c’est d’une complexité extraordinaire ; que cela  relève de l’indicible ; que cela  n’exprime rien ; que c’est un pur moment de beauté immatérielle et sensible… ». On croit rêver ! Ou bien entendre Mr Jourdain découvrant la prose ! Mais bon, dans le domaine de l’art contemporain, le ridicule ne tue pas, au contraire, il est un des ingrédients indispensables pour une meilleure  mise en visibilité. L’absurde, le nul, le stupide, le blasphématoire, le scandaleux, le disqualifiant tant éthique qu’esthétique sont devenus   propulseurs de communication, critères de goût et facteurs de spectacularisation de l’objet à rendre plus « visible » pour mieux le valoriser sur le marché mondial de l’inepte et dans les réseaux de la bureaucratie artistique.

Si la discrétion d’un Julien Gracq est à l’honneur de la France, l’hypervisibilité grossière d’un Buren est une honte pour notre pays. C’est ce que je pense. La honte aussi, c’est qu’une majorité de critiques ou chroniqueurs d’art sont des burenolâtres, et qu’ils traitent de fascistes ceux comme moi qui ne le sont pas (voir la réaction de Ramon Tio Bellido que vous trouverez ci-dessous).

Nous en sommes donc là, et je vous avoue que, même en étant d’un optimisme invétéré car je suis d’un naturel plutôt enjoué et que j’ai une foi invétérée en l’homme, je ne vois pas très bien comment, ni quand, nous allons pouvoir arrêter la prolifération  de cette terrifiante métastase de l’art contemporain qui a tout envahi : les écoles maternelles et élémentaires, les lycées, les université, les école d’art, les musées, les châteaux, les églises et les cathédrales.

Et vous, chers lecteurs de mes chroniques, qu’en pensez vous ? Etes-vous aussi optimistes ? Avez-vous quelque idée sur la façon dont on se sortira de cette situation dramatique pour l’art et l’humanité?
Dites- le moi s’il vous plait, et j’enverrai vos réflexions et suggestions à mes copines Aurélie Filipetti et Nathalie Heinich.

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Comment l’art « contemporain » a salopé églises et cathédrales en France
Il faut lire absolument le nouveau livre de Aude de Kerros ( Editions Jean-Cyrille Godefroy ) : Sacré Art Contemporain – Evèques, Inspecteurs et Commissaires

On y apprend comment l’artiste conceptuel Claude Rutault a repeint les tableaux religieux d’une église de campagne de la même couleur que les murs, à recouvert toutes les sculptures d’un drap blanc, à supprimé les vitraux pour qu’on puisse mieux voir le paysage, a insulté les paroissiens pleurant de rage impuissante devant les dégâts.

On y apprend comment et pourquoi Anne Grenier directrice du Centre Pompidou et De Loisy directeur de Palais de Tokyo ont chaire de théologie à Notre-Dame et au Collège des Bernardins.

On y apprend comment le présumé innocent Monseigneur Di Falco, sous l’injonction de son ami collectionneur François Pinault, a exposé en sa cathédrale une œuvre immonde d’un copain de Damien Hirst en mal de reconnaissance, comment le scandale que cela a déclenché a propulsé la dite œuvre sur le marché du financial art international et lui a conféré une cote faramineuse…et comment au bout du compte François Pinault a empoché la plus –value obtenue par cette opération exemplaire de « mise en visibilité ».

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Voici deux  réactions  à ma précédente chronique sur la critique d’art française (choisies parmi une cinquantaine, toutes positives à mon endroit)

1-Celle d’un critique hargneux
De Ramon Tio Bellido, ex Président de L’AICA

« Je viens de lire vos diatribes sur l’aica et autres archives, et il se trouve que j’ai eu l’honneur d’être le président de l’aica france -juste après Jacques Leenhardt-, puis secrétaire de l’aica internationale jusqu’en 2009; et, par ailleurs, membre fondateur avec le même Jacques et Jean Marc Poinsot, des archives de la critique d’art. A vous lire, avec votre ton « pourfendeuse », il n’est pas surprenant de constater que vos « attaques » soient dirigées contre une situation de l’art qui ne signifierait plus grand chose, ou « rien » comme vous le soulignez, et que partant, les rigolos qui en profitent sont eux mêmes des opportunistes m’as-tu-vu… Il est donc logique que vos références aille à des personnalités certes plus qu’honorables, mais un tantinet cacochymes aujourd’hui, ou alors survivants avec des (re)torsions révisionnistes telles celles qu’affectionne Michael Gibson. On peut ne pas être en accord avec la situation -confuse, je l’admets, mais certainement pas sans expliciter pourquoi et surtout pas sans tirer à boulets rouges dessus- que connaît l’art « aujourd’hui; on peut se complaire à épingler les soi disant manigances entre les « décideurs » de la promotion artistique et leur appartenance/accointance chez les fonctionnaires (sic !!); mais encore faudrait-il étayer tout cela autrement que par des manifestations haineuses et pleines de ressentiment comme vous vous y prêtez. En l’état, cela a un air des pires affinités avec une idéologie extra-droitière, sinon fascisante, et la messe semble alors dite.. Je ne sais pas qui vous êtes, je ne sais même pas si votre contribution s’apparente à un canular -et il est alors du pire des goûts- , mais pour mettre les choses au clair, votre envoi à des relents de vomi digne de la poubelle. je ne crois pas que vous soyez en mesure de discuter -disputer !- de la situation de l’art aujourd’hui, sinon à enfoncer les clous de votre débilité et de votre mépris stupide. Ou alors vous êtes à ce point une critique d’art  « ignorée » (cf votre site/blog et tutti) et vous avez conçu une telle haine pour tous ceux qui sont passé outre votre « génie » à ce point méconnu, que vous vous complaisez dans le soi disant « vitriol » et le « corrosif » (je cite). J’ai bien peur que vous vous trompiez radicalement de cible(s), ou en tout cas d’engins « guerriers » : les croix vaguement gammées que vous vous échinez à projeter ont des relents autrement plus abjects que vos maigres désirs d’existence forcenée…

On constatera avec cette réaction de Tio Bellido, que mes textes ont au moins cette vertu de faire tomber les masques, de montrer le vrai visage, la morgue  et la dangerosité des clercs du système, prêts à toutes les vilénies dès qu’ils sentent leur plan de carrière est remis en question. Tio Bellido en est un et il le prouve dans sa réaction que je vous livre ci-dessus  et qui dévoile une pensée plutôt fruste et une grande paresse intellectuelle quand il m’accuse de « fascisme haineux et débile ».  Sa nomination à la présidence de l’AICA en  1996  a marqué le début de la dictature totale du couple bureaucrates-spéculateurs dans le domaine de l’art. Il avait  en effet remplacé Jacques Leenhardt qui fut le dernier président à « visage humain » de cette association..

Buren devant des monochromes descendant un escalier : en hommage à Marcel Duchamp

Par Christian Noorbergen
Bonsoir, étrange et perturbante Nicole
Kiritik d’art, et parfois presque fier de l’être, mais pas toujours, faute de pouvoir être davantage passeur d’œuvres et d’images, j’écris dans de sérieuses et honnêtes revues. Justement ! Il m’arrive de penser que vous y allez un peu fort, chère Nicole, quand vous vous « payez » Catherine M., ou le trop discret Buren. Donc j’écris très librement dans d’excellentes revues ( disons Artension, où je me sens comme un poisson doux ou salé dans l’eau de l’art ) et je n’oserais pas nécessairement y écrire tout ce qui se passe dans ma caboche. D’où ce courrier. Voilà, suis allé au Grand Palais, un peu pour vous prendre en défaut ( relent de basse misogynie, probablement ), beaucoup par optimisme béat, espérant je ne sais quoi de presque beau, ou d’émouvant, ou d’éprouvant, en allant voir ce qu’on allait voir, le Buren dans tous ses états, dans tous ses éclats ! Et bien je me suis senti floué, blessé, choqué et consterné. Je me suis senti l’ire esterollienne. Voire plus, si affinités. J’ai vu un ensemble sec, pauvre, médiocre, éteint et petit. Du sous Buren fatigué, stéréotypé, avachi. Une sorte de décoration de plages pour boutiques de marchands de glace, du plastoque bas de gamme, répétitif, sans grâce aucune. Le Grand Palais transformé en truc de foire. Suis ressorti écrasé et noué. Écœuré de cette immodestie. Navré de voir ce vaste lieu abîmé par tant de vulgarité, et aussi de constater le grand déroulement de tapis rouge ! Ô Nicole, lointaine inconnue, puissiez vous longtemps encore estérolliser, et dérolliser la planète des fabrications qui font mal à l’horizon. Amicalités de navritude.
Ps Je n’ai rien contre l’individu Buren, tant mieux pour lui, si ça marche, mais sa décoration m’a bouffé l’âme par les ventricules du dedans, et m’a coupé les pédicules de l’espoir. Bon, il n’y a pas que le Grand Palais dans la vie, il y aussi des empalés. Nous sommes tous des empalés désemparés.

De l’hyper visibilité de la crétinerie institutionnalisée
FERNANDO ORTEGA en ce moment au Palais de Tokyo dirigé par le « théologien » de l’ l’art contemporain, Jean de Loisy

« Considéré comme une des figures montante de l’art international il développe un travail polymorphe en résonnance avec l’espace d’exposition. » Par exemple :
1-A la Biennale de Venise 2003 et en 2006 au Palais de Tokyo, il fait en sorte que  chaque insecte électrocuté par l’appareil installé dans l’espace d’exposition provoque un court-circuit général qui plonge les lieux dans l’obscurité.
2- En 2008 au Musée Carillo , pour que l’on puisse voir depuis une des fenêtres du plus haut niveau du musée des colibris venir se nourrir à l’extérieur, il fit déplacer une énorme grue à l’extrémité de laquelle était suspendue une nourrissoire de quelques grammes.

3-A l’occasion de son exposition au Palais de Tokyo (Sponsorisée à la fois par le milliardaire de gauche Pierre Bergé et celui de droite François Pinault), Fernando Ortega offrira  une nouvelle lecture du bâtiment inspirée des légères fuites d’eau qui s’écoulaient des plafonds, survenus pendant sa rénovation.

Si vous ne me croyez pas, cliquez sur le lien :
http://palaisdetokyo.com/fr/exposition/fernando-ortega

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